Dans la finance mondiale, la perception masque souvent la réalité et engendre des coûts inutiles ou des désavantages injustifiés. Pour l’Afrique, la perception est devenue une pénalité sur un continent où les opportunités d’investissement sont abondantes mais sous-exploitées en raison d’images négatives.
Ces dernières années, l’Afrique a prouvé son potentiel et montre des signes d’un véritable décollage économique, avec plusieurs économies africaines affichant des taux de croissance supérieurs à ceux de nombreuses économies avancées. Pourtant, l’accès au financement international reste limité par des perceptions irréalistes d’un risque pratiquement inexistant.
Lorsque les pays africains se tournent vers les marchés internationaux, ils se voient imposer certains des coûts d’emprunt les plus élevés au monde en raison des primes de risque perçues. Pire encore, malgré la diversité du continent, presque tous les pays sont traités de la même manière, sans distinction claire entre les zones à haut risque et celles à faible risque.
L’Afrique n’est pas intrinsèquement risquée ; elle est systématiquement mal évaluée, avec des conséquences profondes.
En raison de cet accès limité au financement, le continent fait face à un déficit annuel de financement du développement estimé à plus de 400 milliards de dollars, selon la Banque africaine de développement. Cela se produit dans un monde où les capitaux mondiaux sont abondants, avec des investisseurs institutionnels gérant des actifs de plusieurs dizaines de milliers de milliards de dollars.
Le capital et les opportunités existent. En Afrique, c’est le mécanisme reliant les deux qui est défaillant.
Cette déconnexion provient de la manière dont l’Afrique est évaluée. Comme déjà observé, le continent est trop souvent considéré comme une seule entité à risque au lieu d’une mosaïque de 54 économies distinctes. Un choc budgétaire dans une économie entraîne une réévaluation de toute une région. Une dégradation de la note d’un pays augmente les coûts d’emprunt d’autres États sans lien direct.
Le risque est mutualisé et les opportunités sont sous-évaluées. Résultat : une prime structurelle est imposée aux opportunités africaines, même dans les pays ayant des performances économiques démontrées.
Concrètement, cette prime fausse les décisions à tous les niveaux. Les gouvernements sont poussés vers des emprunts à court terme et coûteux plutôt que vers des investissements à long terme. Des projets viables sont bloqués ou le remboursement des prêts devient insoutenable parce que les conditions de financement ne sont pas durables.
Le capital privé, qui devrait stimuler la croissance dans les routes, les transports et les infrastructures énergétiques, reste en retrait ou exige des rendements rendant les projets irréalisables.
Au Kenya, le paradoxe est évident. Le pays a développé l’un des écosystèmes numériques les plus avancés d’Afrique, renforcé ses infrastructures et soutenu un secteur privé dynamique. Il a également honoré ses dettes même durant les crises mondiales. Pourtant, comme beaucoup de ses voisins, il continue de faire face à des coûts élevés de financement extérieur qui ralentissent son développement.
À travers le continent, les effets s’accumulent. Selon les Nations unies, plusieurs pays africains consacrent désormais davantage de ressources au service de la dette qu’à la santé.
Ce n’est pas seulement un déséquilibre budgétaire. C’est un recul du développement qui accentue les inégalités et retarde les progrès.
Si rien n’est fait, le système devient auto-entretenu : des capitaux coûteux limitent les investissements ; le manque d’investissements freine la croissance ; la faible croissance alimente les perceptions négatives et réduit les recettes publiques, augmentant encore le besoin d’emprunter à coût élevé.
Briser ce cycle ne nécessite pas une invention, mais une correction.
Premièrement, l’évaluation des risques doit devenir plus spécifique à chaque pays et fondée sur des données concrètes. La réalité du terrain doit guider les conclusions. Les modèles globaux qui regroupent toute l’Afrique dans une seule catégorie de risque sont analytiquement faibles et économiquement nuisibles.
Les investisseurs et les agences de notation doivent s’appuyer sur des données détaillées et collaborer davantage avec les institutions africaines afin d’éviter des perceptions négatives exagérées.
Deuxièmement, les finances publiques doivent être utilisées avec une vision stratégique plus forte, tout en exploitant davantage les capacités du secteur privé. Des instruments comme les garanties, les mécanismes de première perte et les financements mixtes sont conçus pour attirer les investissements privés. Pourtant, ils restent sous-utilisés face à l’ampleur des défis.
Les banques multilatérales de développement doivent évoluer : passer du rôle de simples prêteurs à celui de catalyseurs capables de débloquer les capitaux privés.
Troisièmement, la représentation compte. L’architecture financière mondiale continue de refléter une époque révolue. Les économies africaines ont une influence limitée sur les mécanismes qui déterminent les flux de capitaux, les restructurations de dette et l’allocation des risques.
Sans une voix plus forte, les réformes resteront incomplètes et mal adaptées.
Quatrièmement, le continent doit accompagner les réformes financières d’une véritable préparation à l’investissement. Le capital ne se dirige pas seulement vers le potentiel, mais vers des structures solides.
Construire un portefeuille robuste de projets prêts à être financés, soutenus par des institutions solides et des cadres transparents, est essentiel pour transformer les opportunités en investissements réels.
Le Sommet Africa Forward à Nairobi représente ainsi une occasion de passer du consensus à l’engagement concret. Réunissant des dirigeants africains et français ainsi que des acteurs diplomatiques et financiers mondiaux, il offre une plateforme pour obtenir des actions précises visant à réduire le coût du capital et à élargir l’accès aux financements de long terme.
Les déficits d’infrastructures de l’Afrique, sa transition énergétique et sa croissance démographique ne sont pas des risques à gérer à distance. Ce sont des opportunités qui façonneront la croissance mondiale dans les décennies à venir.
La question n’est pas de savoir si l’Afrique est prête, mais si le système financier est prêt à l’évaluer correctement.
Tant que ce ne sera pas le cas, le continent continuera d’être freiné non par le manque de capitaux, mais par le coût de leur accès. Et c’est une distorsion que l’économie mondiale ne peut plus se permettre.
L’auteur est directeur général du Bureau de gestion de la dette publique au Trésor national du Kenya.
À propos du Sommet Africa Forward (AFS) 2026
Le Sommet Africa Forward est une initiative conjointe Afrique–France, coorganisée par la République du Kenya et la République française, avec l’appui de l’Union africaine. Il se tiendra à Nairobi les 11 et 12 mai 2026 et marque un changement structurel dans les relations entre l’Afrique et la France : passer d’une logique donateur-bénéficiaire à un partenariat fondé sur l’innovation, l’égalité et la mise en œuvre commune.
Le sommet met l’accent sur le leadership africain et se veut un catalyseur du développement durable et d’une prospérité inclusive. #AfricaForward

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