Un bras de fer a désormais lieu depuis le rejet, le lundi 26 octobre, de la proposition d’édit portant protection spéciale de la femme enceinte, du nouveau-né et de sa mère. Les députés l’ont, en majorité, jugé inconstitutionnel, au niveau provincial.
Ce bras de fer qui ne dit pas son nom oppose les organisations féminines aux députés qui ont voté en majorité l’irrecevabilité de cette proposition d’édit, portée devant l’assemblée provinciale par le vice-président de l’institution. L’édit du maitre Jean-Paul Lumbu-Lumbu devrait consacrer la gratuité de la maternité, l’accès aux soins de santé de qualité du nouveau-né et l’amélioration des conditions des infrastructures de santé au Nord-Kivu.
L’élu du territoire de Lubero a été inspiré, dans la conception de cette loi, par la misère consécutive à plus de deux décennies de guerres interminables qui ont profondément affaibli le tissu socio-économique de la province. L’autre inspiration, c’était les cas de décès maternel et infantile de plus en plus rapportés dans les centres de santé, surtout lors de l’accouchement, en raison de la faible qualité de soins qui sont administrés.
Ce combat a tout naturellement suscité l’intérêt des organisations féminines de la société civile du Nord-Kivu. Elles se sont senties trahies voire humiliées par le rejet du document de maitre Jean-Paul Lumbu-Lumbu, derrière qui elles venaient de faire front commun. Les organisations ont donc décidé d’annoncer, au lendemain du rejet de la proposition d’édit, qu’elles s’appropriaient le combat. Au moment où maitre Jean-Paul Lumbu-Lumbu venait de baisser visiblement les bras, les femmes ont fait savoir qu’elles allaient réintroduire la proposition d’édit au bureau de l’assemblée provinciale et ont mis en garde contre tout nouveau blocage, à l’assemblée provinciale.
Les raisons des députés de rejeter la proposition d’édit
Elles sont politiques ou constitutionnelles suivant que l’on est de ce camp ou de l’autre, vont révéler les réactions dans les prochaines phrases. Dans la salle de la plénière, ce lundi 26 octobre, les députés anti-édit s’attardent longtemps sur la forme avant de relever le fond et d’en souligner le caractère inconstitutionnel.
Apparemment divisé entre les pros et les anti-édit, le député Jean-Paul Ngahangondi explique :’’La plénière a interrogé le règlement d’ordre intérieur et la constitution de notre pays et d’autres textes, et le constat a été qu’on est incompétent par rapport à cette matière’’. Mais ce n’est qu’un prétexte, rétorquent la plupart des femmes responsables des organisations qui vocifèrent devant l’esplanade de la salle de plénière.
Pauline Farini, point-focal de la marche mondiale au Nord-Kivu, croit que les intérêts politiques ont beaucoup plus joué dans le rejet de l’édit. Son affirmation sera reproduite par la déclaration commune des organisations féminines, le lendemain. ‘’ Une manipulation intentionnelle pour bloquer la recevabilité de l’édit par certains élus qui au cours de la plénière ont fait allusion en rappelant les membres de leurs regroupements (politiques) à rejeter l’édit’’, met en évidence un paragraphe de la déclaration. Celle-ci fait remarquer que dans ses articles 203 et 204, la constitution de la RDC définit les matières (dont la santé) pour lesquelles les provinces détiennent l’autonomie.
Claudine Kafirongo, déléguée de la ‘Dynamique Femme, Justice et Paix’ de la Caritas-Goma, déplore l’attitude des élus du peuple. ‘’Nous regrettons le travail que nous avons fait pour les élire…ils ignorent que les femmes ont été les plus nombreuses à les élire, rendez-vous 2023, qu’ils n’attendent rien de nous !’’, prévient-elle. Au lieu de s’en prendre aux députés, Jean-Paul Ngahangondi invite les femmes à considérer cette réalité qu’il explique :’’C’est une matière exclusive de l’assemblée nationale, il va falloir que les femmes avec l’initiateur saisissent les députés nationaux pour que la matière soit traitée au plus haut niveau. Le combat doit continuer parce que l’assemblée provinciale du Nord-Kivu n’est pas compétente’’.
Les femmes menacent de mobiliser jusque dans les campagnes en cas d’un nouveau rejet de la proposition d’édit
En cas de mobilisation, le pire peut arriver à la plupart des députés opposés à l’édit, témoins les dénonciations de ces habitants de Goma, retrouvés également à l’esplanade de la salle de plénière. ‘’Nous ne faisons qu’assister à une assemblée des amateurs….L’édit en soit, en ce qui concerne le fond et la forme, était bon, mais suite à des intérêts politiques ils viennent de rejeter l’édit. Vraiment c’est inadmissible. Comment pouvons-nous changer cette province avec un tel comportement ?’’, s’emporte Amzati Lomami, jeune papa qui a assisté au débat dans la salle.
Willy Luseke, un autre jeune papa ajoute :’’Cet édit était bénéfique pour nous car ça pourrait permettre d’accoucher sans payer. Mais nous observons que ces députés crachent sur les femmes qui avaient voté pour eux. Ils auraient dû soutenir leur collègue Lumbu-Lumbu qui a pris pitié pour ces femmes rurales pauvres du Nord-Kivu incapables de prendre en charge leurs accouchements’’.
Un peu plus loin, une femme très remontée essaie d’attirer l’attention des députés sur les sacrifices que consentissent les femmes de la conception à la maternité. ‘’ Les députés doivent nous honorer en tant que leurs mères. Ils oublient que si leurs mamans avaient voulu, ils n’auraient pas grandi. Il suffit que je renonce à allaiter le bébé et c’est fini ! Ils oublient la quantité de sang que nous perdons pour leur donner naissance afin qu’ils deviennent députés, ministres, gouverneurs ?’’, déplore-t-elle.
Lorsqu’elles dénoncent le rejet de la proposition d’édit, le 27 octobre à Goma, les femmes soulignent leur grande indignation et préviennent qu’elles vont réintroduire le document. Elles exigent qu’il soit analysé en commission par les députés. Dans le cas où l’édit n’est pas adopté, les organisations féminines vont effectuer des descentes à l’intérieur de la province pour dénoncer le comportement indigne et insensible des députés dans leurs propres électorats, mentionne leur déclaration.
Après avoir balayé le motif inconstitutionnel avancé par les députés, les femmes ont mis à l’écart celui des moyens pour mettre en œuvre la politique d’une maternité gratuite. ‘’Le Congo et surtout la province du Nord-Kivu, c’est une province très riche. Ils ne peuvent pas réfléchir à la manière de trouver cet argent-là ? Nous avons la DGRNK, nous avons beaucoup d’entreprises publiques qui font entrer beaucoup de recettes’’, tonne Pauline Farini. Elle se fait appuyer par Nelly Kyeya :’’ Notre constitution garantie l’accès gratuit aux soins de santé, c’est quelque chose qui existe dans la loi. D’autres pays appliquent déjà cela’’.
Vers la fin de leur déclaration, les femmes citent des chiffres alarmant de l’ONG humanitaire Save the Children sur la situation des femmes enceinte. Son rapport indique que plus de 15000 femmes, en général celles des milieux ruraux, meurent chaque année faute de prise en charge appropriée. La RDC occupe la 177ème place sur 178 pays sur l’échelle d’évaluation de Save the Children. Dans la seule province du Nord-Kivu, plus de 400 femmes meurent chaque année, lors de l’accouchement. Coté nouveau-nés, plus de 3000 décèdent dans la circonstance de leur naissance, selon un rapport des associations des femmes des médecins.
Frédéric Feruzi

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