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Le bio contre la kalachnikov et le viol : la résilience de la femme rurale du Nord-Kivu

Le bio contre la kalachnikov et le viol : la résilience de la femme rurale du Nord-Kivu

Les femmes rurales de 6 territoires de la province du Nord-Kivu ont exposé leurs produits en foire agricole à Goma, en marge de la journée mondiale de la femme rurale. La foire s’est offerte à elles comme une tribune pour parler des contours de leur travail qui nourrit pourtant toute une région.

La carotte, les bananes, les haricots, la pomme de terre du Nord-Kivu, pour ne citer que cela, sont prisés jusqu’au-delà de frontières de la RDC, à l’Est. Personne ne peut dire le contraire, le principal cultivateur reste la femme rurale, dont l’ONU a réservé, à juste titre, une journée, celle du 16 octobre. Quand l’on est dans l’Est de la RDC, s’engager dans la culture càd prendre un risque. La région est infestée de groupes armés qui tuent, violent, pillent les cultures et s’approprient de fois les champs.

Les femmes rurales, qui ont l’agriculture comme principale et essentielle activité, sont contraintes de conjuguer avec toutes ces réalités au quotidien, nous ont-elles rappelées dans la foire agricole, organisée au stade de l’Unité de Goma. Dans un contexte socio-économique difficile et où les hommes sont à la fois sans emploi et culturellement des chefs qui ne peuvent pas cultiver, les femmes doivent relever le défi pour arriver à nourrir leurs foyers, scolariser les enfants, payer les soins de santé, et traditionnellement soutenir l’économie du pays, laissent entendre les témoignages.

Aux côtés de l’insécurité dans l’Est, se trouve des infrastructures en situation de délabrement souvent avancées. Quoiqu’il en soit, la femme rurale du Nord-Kivu a la chance d’écouler une partie de sa production car celle-ci est encore essentiellement bio et recherchée. Qui plus est, les centres urbains surpeuplés de la région sont à l’origine d’une demande de nourritures toujours fortes. Toutefois, au bio, l’on a greffé ces deux dernières années la technologie (GIFS) qui signifie ‘gestion intégrée de la fertilité du sol’. Mais d’où est venue la GIFS ? C’est de l’insécurité, en un mot, explique Charles Kasereka, activiste au ‘syndicat de défense des intérêts paysans’ (SYDIP).

De peur de se faire violenter dans leurs champs lointains, les femmes cultivent près de chez elles et ne recourent plus à la jachère.

Depuis des décennies, les gens avaient l’habitude de cultiver à des kilomètres, loin de leurs villages. ‘’Cela permettait de mettre leurs champs en jachère ou de pratiquer la culture sur brûlis. Depuis l’avènement de groupes armés dans l’Est, les cultivateurs ont drastiquement limité leur accès à leurs champs un peu éloignés, par peur’’, fait savoir Charles Kasereka.

Il explique que ce changement a conduit à l’abandon de la culture sur brûlis et de la jachère, car lorsqu’un cultivateur n’a qu’un seul champ, il n’a pas l’occasion de recourir à ces techniques. Du coup, il fallait introduire la GIFS pour soutenir la production agricole et continuer à satisfaire la demande.

La GIFS est cependant encore sous-utilisée, indique notre source, ce qui fait que l’agriculture reste essentiellement biologique. Elle intervient surtout pour refaire la fertilité aux champs domestiques surexploités, faute de jachère. La GIFS qui est une technique en phase de vulgarisation est dans certains villages sélectivement utilisée. C’est le cas de la culture de la pomme de terre dans les villages riverains du parc national des Virunga, nous confie un accompagnateur des cultivateurs dans le cadre du projet Virunga, visant à autonomiser les riverains du parc pour le protéger.

La GIFS n’est pas le problème dans l’agriculture au Nord-Kivu, c’est plutôt l’insécurité

Les expériences des femmes sont foison et diverses mais dénoncent toutes une insécurité qui prend seulement différentes formes, selon qu’on est à Beni ou à Nyiragongo. ‘’Les problèmes que nous rencontrons dans le Nyiragongo c’est surtout le viol, par des bandits isolés’’ affirme Joséphine Ndegehayo, responsable de l’association ‘Ubumwe organisation de base’, dont plusieurs membres exposent des légumes à la foire.

Outre le viol, les cultivateurs font face au kidnapping dans le territoire de Nyiragongo, ajoute l’ONG de droits de l’homme et de développement ACADEPA Zaburi 133. Le dernier en cas a été rapporté par le secrétaire exécutif de l’Ong, Jean-Etienne Bosenibamwe, en début de cette semaine. Trois personnes ont été emportées en brousse, sur le chemin de leurs champs, et leurs ravisseurs réclament désormais une rançon évaluée en milliers de dollars.

En plus du viol et du kidnapping, il s’ajoute le problème de meurtre des cultivatrices pour ce qui concerne le territoire de Lubero, explique Jeanne (Nom d’emprunt), cultivatrice des périphéries de Lubero-centre qui expose des champignons, des ignames, de pommes de terre et des maracuja.

Dans le territoire de Beni, les champs sont occupés par des ADF. Tout le monde craint d’y aller, ce qui limite la production agricole de la femme rurale. ‘’Même quand l’on arrive à cultiver, on a du mal à aller récolter’’ explique Mireille Kahambu, qui est ‘assise devant un stand des riz, bananes plantains, cessâmes, haricots blancs, etc.

‘’Nous avons beaucoup d’expérience sur les récoltes. Les récoltes de la femme paysanne sont beaucoup plus volées. Nous avons des données qui sont palpables, des cas des récoltes de la pomme de terre. Elle a planté, trois mois après, vous entendez que dans ce milieu il y’a déjà un groupe armé. Elle a difficile à récolter, martèle Charles Kasereka, déjà cité plus haut.

La réalité de l’abandon des champs et des infrastructures

À Mweso dans le territoire de Masisi, Marie-José Maniriyo et ses collègues cultivatrices vivent mal l’abandon de leurs champs. ‘’Nous louons désormais des champs près de notre village, nous avons laissé nos champs lointains à la merci des miliciens suite à l’insécurité. Ils font toute la récolte. Ils fixent des croix à l’entrée de nos champs pour nous mettre en garde d’y accéder. La croix signifie la mort’’, explique-t-elle.

‘’Les champs sont devenus moins nombreux dans le territoire de Rutshuru à cause de la présence des déplacés qui fuient la guerre et abandonnent leurs champs. Nous avons pris donc l’habitude de négocier des champs aux concessionnaires, qui haussent curieusement le prix d’accès à leurs champs. Cela nous pose de sérieux problèmes’’ ajoute, Antoine Sebigori, cultivatrice du groupement Bweza dans le territoire de Rutshuru.

Ce membre de la coopérative agricole COPABE pose au passage le problème des voies de desserte agricole. ‘’Outre la sécurité, les autorités doivent faire un effort pour nous réhabiliter les routes de sorte que nous soyons capables d’acheminer nos produits jusqu’aux centres de consommation’’, recommande Antoinette Sebigori.

Elle se fait compléter par Véronique Lubungo Balingene, cultivatrice de Luberiki dans le territoire de Walikale qui déplore :’’Nous cultivons mais nous n’avons pas quelqu’un pour acheter. On cultive mais nos produits pourrissent dans nos maisons. On ne sait pas vendre pour s’acheter même du savon. Tout un régime de bananes plantains, nous le vendons à 1000 FC alors que ça valeur était normalement 5000 FC. En cause, c’est l’absence des routes’’.

Et Marie-José Maniriyo de s’interroger :’’On se demande si le gouvernement existe ? Nous avons l’impression d’avoir été abandonnés par les autorités nous les cultivateurs’’.

Pour soutenir les cultivateurs, Charles Kasereka demandent trois choses aux autorités dont la sécurité, les infrastructures et l’allégement de taxes qui asphyxient aussi les cultivateurs.

Pour le cas précis de la sécurité, le gouverneur ne sommeille pas, à en croire sa directrice de cabinet, présente à la foire. Marie Shematsi Baeni explique que l’autorité provinciale du Nord-Kivu est à l’œuvre avec le gouvernement central pour en finir avec l’insécurité. Toutefois, elle conscientise les miliciens qui peuvent revenir à la raison :’’Si tout le monde pouvait s’arrêter, ne fus-ce que deux minutes pour se demander, ce que je mange chaque soir, ce que je mange chaque matin, vient d’où. Ce sont ces braves dames que vous voyez-là, les femmes rurales !’’. Marie Shematsi appelle les femmes rurales à s’apaiser car le problème de l’insécurité pourra trouver bientôt une solution définitive.

Frédéric Feruzi

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